Commençons par le début : la Bible, la Genèse. Cette fameuse pomme qu'Eve aurait croquée malgré les avertissements alarmants de l'Eternel et cédant à l'entreprise de séduction de Satan, le serpent. Evidemment, le serpent, il n'en avait rien à faire d'une pomme. Mais Eve, elle a imaginé que ce devait être bon, ce joli fruit. Pourtant là, il faut faire une remarque qui va nous éloigner du sujet. En réalité, il ne s'agissait probablement pas d'une pomme, mais d'un fruit quelconque. En latin, pomum signifie fruit. Par un glissement de sens on est peu à peu arrivé à la pomme. Cette pomme dont les Anglais disent qu'il faut en manger une tous les jours pour éviter d'être malade (an apple a day keeps the doctor away).
Eve a pensé que la pomme lui apporterait la connaissance, c'est qu'elle est curieuse, Eve. Elle a envie de savoir. Bonne pomme, elle a partagé avec Adam. Mais pauvre pomme, ce n'était pas dans les intentions de Dieu et elle a été punie.
Certains obsédés de psychanalyse affirment que la pomme est le symbole femelle tandis que le serpent serait le symbole mâle. Passons.
Ce péché originel, que les rédacteurs de la Bible ont transformé en problème sexuel -puisque le couple se découvre nu et se couvre pudiquement - pourrait être plutôt le premier épisode du progrès scientifique, dû à une femme. Savoir, connaître, découvrir, voilà ce qu'elle voulait. Quant à Adam, un morceau a dû lui rester dans la gorge, d'où la pomme d'Adam. C'était bien fait pour sa pomme. A la même époque ou presque, dans la mythologie grecque, on trouve une autre pomme de discorde, celle que Pâris le pâtre devait offrir à la plus belle de 3 déesses. Mais qui choisir, entre Athéna (Minerve pour les Romains), la déesse de la sagesse, Hera (Junon), la femme de Zeus et déesse du mariage ou Aphrodite (Vénus), la déesse de l'amour, que Botticelli fit naître tout droit de la mer ? Quel dilemme ! Aphrodite, plus maligne que les autres lui promet l'amour d'Hélène, que Pâris enlève. Et c'est le début de la guerre de Troie.
Une pomme est à l'origine d'une autre guerre, celle de l'indépendance de la Suisse, si l'on en croit la légende. Vous rappelez-vous Guillaume Tell ? Un méchant bailli autrichien veut le condamner à mort parce qu'il n'a pas salué le chapeau, emblème de la souveraineté impériale des Habsbourg. Mais Guillaume Tell sera épargné s'il vise une pomme placée sur la tête de son fils haut comme 3 pommes. Il réussit et du même coup son acte de rébellion symbolisera le combat des Suisses pour leur liberté.
Sans doute cette histoire de Guillaume Tell est aussi mythique que celles d'Eve et de Pâris. Mais ces 3 pommes présentent un tel intérêt qu'elles ont donné lieu à d'innombrables interprétations littéraires, musicales, artistiques, historiques, depuis l'Iliade, l'Odyssée, l'Enéide, jusqu'au Guillaume Tell de Schiller mis en musique par Rossini, en passant par le Péché originel du peintre allemand Lucas Cranach et le Jugement de Pâris par Rubens ou Les Troyens de Berlioz.
Si la pomme est à l'origine de plusieurs mythes anciens, c'est probablement parce que la pomme est le premier fruit connu depuis l'époque préhistorique.
Dans l'histoire des connaissances humaines, une autre pomme tient une place d'importance, celle qui serait tombée sur la tête de Newton et l'a mené à sa théorie de l'attraction universelle, plutôt que de tomber dans les pommes.
Il est une grosse pomme qui fait aussi beaucoup parler d'elle. Big Apple, le surnom que l'on donne à New York. Pourquoi cette appellation ? J'ai cherché une solution à cette question sur internet. Je vous donne une réponse, elle vaut ce qu'elle vaut : elle émane de la Société pour l'histoire de la ville de New York.
Au début du 19e siècle, des aristocrates français sont venus se réfugier à New York pour échapper à la Révolution. L'une d'entre eux était Evelyne Claudine de Saint-Evremond, une favorite de Marie Antoinette. Elle est belle, charmante, amusante, instruite. Elle ouvre un salon dans un beau quartier de New York. Sa maison devient vite une sorte de bordel élégant où l'on pouvait s'adonner à de multiples activités licites ou illicites avec de jolies femmes.
Le nom d'Evelyne est transformé en Eve, ce qui donne à la maîtresse de maison l'idée d'appeler les filles qui travaillaient chez elle, ses pommes irrésistibles. Les hommes qui fréquentaient le lieu disaient qu'ils allaient goûter des pommes d'Eve. C'est ainsi que le surnom Big Apple de New York aurait pour origine une Française, et que la France est décidément toujours considérée en Amérique comme un exemple de mauvaise vie.
La connotation sexuelle du mot « pomme » était bien connue à New York à la fin du 19e siècle. Pour désigner New York, on parlait de Apple tree (pommier) ou de Real apple (vraie pomme), sans doute parce que New York était la ville des Etats-Unis qui pouvait se targuer d'avoir le plus grand nombre de maisons de joie. Un politicien a déclaré dans un discours électoral en 1892 que New York était la « pomme la plus pourrie sur l'arbre du fédéralisme décadent ».
Un peu plus tard, un guide sur la ville de New York mentionne ce surnom en disant que la « pomme a quelque peu perdu de son jus ». D'autre part, l'office de promotion de la pomme a tenté de redonner à l'allusion au fruit un aspect plus sain en lançant des slogans tels que as American as apple pie (être aussi américain que la tarte aux pommes).
Mais la pomme n'est pas un monopole américain. Il s'en consomme des tonnes dans le monde entier et il en existe 6000 variétés. Il faut cependant avouer que 80% du marché proviennent des variétés américaines, notamment la golden. On peut préférer les espèces européennes telles que la reinette, ou australienne, la granny smith. Quelle qu'elle soit la pomme est le fruit le plus consommé en France. Un écrivain a donné le surnom de Pomme à l'une de ses héroïnes, la dentellière de Pascal Lainé. Dans le film que Claude Goretta a tiré du roman qui fut prix Goncourt en 1974, on voit Isabelle Huppert dans l'un de ses premiers rôles, en douce jeune fille naïve, un peu paumée, croquer inlassablement des pommes qui ne sont pas des pommes d'amour. Le visage joufflu d'Isabelle Huppert ressemblait à une pomme d'api, rouge et ronde. Depuis lors l'actrice a quitté les rôles de naïves pour jouer les femmes mauvaises perverses, cyniques avec toujours le même talent.